Autre information concernant la fuite des documents du mouvement « En Marche ! » d’Emmanuel Macron. Le directeur général adjoint de Bouygues Telecom appartient à la franc-maçonnerie. Le document publié ci-dessous ne laisse aucun doute.

Le document dont parle Didier Casas dans son mail à Quentin Lafay (conseiller d’Emmanuel Macron) est celui-ci (vous pouvez le trouver à l’aide du lien dropbox affiché dans le mail) :

VM et vous tous mes FF en vos degrés et qualités,

Sur les hauts plateaux de la vieille Castille, peu avant qu’ils ne déclinent subitement vers l’Aragon, il existe un village, un gros bourg en fait, dont je me souviens précisément du nom. De ce village, je connais même chaque rue. Je vois précisément le hameau séparé du reste des habitations par une claire rivière de montagne. Je vois aussi le chemin de mauvaise pierre qui monte vers l’église sans charme particulier, sur laquelle on peut encore lire les noms des hommes du village dont il est dit qu’ils sont morts « pour l’Espagne et pour Dieu », noms suivis de dates toutes comprises entre 1936 et 1939. Je me suis fait la remarque, lisant ces noms, qu’ils formaient la moitié d’une liste nécessairement incomplète. Comme la mémoire de ce pays.

De ce village, je me souviens aussi du cimetière, bien pauvre, jeté au revers d’une colline située à l’écart et dont la porte de tôle est fermée par un système aussi ingénieux que rudimentaire : une grosse pierre attachée à la porte par une vieille corde. Au cours des deux voyages que j’ai accomplis vers ce village, je me souviens m’être arrêté un long moment devant une maison située dans le haut du bourg, bergerie assez laide à la vérité, depuis que les héritiers du lieu avait cru devoir surélever l’étage de pierres sombres et irrégulières par quatre murs blancs rectilignes. C’est dans cette maison, m’a-t-on expliqué, que mon grand-père était né, avec le siècle. Je me souviens aussi de ces petits hommes, rencontrés sur ces hauts plateaux de la vieille Castille, promenant un regard vif et un air renfrogné sur le monde. Entre eux et moi, je ressentais non par un air de famille, mais comme un écho lointain.

J’ai fait ce voyage il y a quelques années de cela, presque dix ans. Mes premiers pas de fonctionnaire me conduisaient pour plusieurs mois en Espagne. C’était l’occasion que j’attendais pour exhumer le livret de famille de mon grand-père espagnol, disparu quinze ans plus tôt. C’était l’occasion de repérer son village natal sur une carte, village dans lequel il n’était jamais lui-même retourné depuis 1939 et son départ d’Espagne.

Après avoir loué une voiture depuis Madrid, je me souviens avoir roulé longtemps, pris des petites routes de montagne, bien difficiles, mais aussi emprunté de larges et improbables avenues, dont le bitume encore fumant avait manifestement été financé par la Communauté européenne… Plus le village approchait, plus j’accélérais. Qu’attendais-je de ce curieux rendez-vous avec l’origine des mes origines ? Rien de précis à la vérité. C’était seulement un besoin irrépressible. Une envie plus forte que je ne l’avais moi-même imaginée.

Je me dis aujourd’hui que faire un voyage vers là d’où l’on vient est une entreprise bien curieuse. C’est comme décrire un grand cercle, tourné vers son passé et son intimité. Une route de soi.

Cette planche s’explique par la volonté de comprendre le mystère entourant deux sujets qui m’habitent, l’un depuis fort longtemps, l’autre depuis trois ans. Le premier est l’exil – dont vous avez compris à ce que j’ai dit pour commencer qu’il fait partie de mon histoire – le second est la mort, dont la réalité s’est brutalement imposée à moi il y a trois ans de cela.

J’ai compris il y a peu, et le travail maçonnique n’est pas pour rien dans l’apparition de cette évidence, que ces deux sujets n’étaient en fait pas éloignés l’un de l’autre. Symboliquement, l’exil comme la mort sont souvent présentés comme des voyages. C’est pourquoi j’ai saisi l’occasion de cette planche pour ouvrir devant vous mes carnets, pour évoquer sans pudeur excessive ce qu’évoquent en moi ces deux voyages sans retour, ces deux voyages d’où l’on ne revient jamais.

*

L’exil et la mort ont d’abord en commun d’être une douloureuse déchirure.

Que les mots sont difficiles à prononcer quand il faut dire la mort, quand il faut annoncer que quelqu’un est mort ! « Maman, elle est partie. » m’a dit mon père au téléphone un jour vers midi pour m’annoncer que ma mère venait de mourir brutalement, sans coup férir. Quand on y pense un instant, il y a quelque chose de proprement insupportable à parler de la mort d’une personne comme si on disait qu’elle est partie en vacances. Mais certains mots sont imprononçables, ils sont indécents. Dire « elle est morte », c’est mettre un mot sur une réalité inadmissible. Une façon de ne pas accepter cette réalité est de ne pas la nommer. Le vocabulaire est alors volontiers celui du voyage, dont on dit qu’il est « l’ultime », le « dernier » ou que la personne est partie vers sa « dernière demeure ».

Puis le temps passe, la douleur de l’arrachement s’atténue un tant soi peu et pour évoquer la chose, on emploie plus volontiers une terminologie technique. On utilise des mots qui ne sont pas de chair, des mots qui, n’ayant jamais eu de chaleur, ne sauraient refroidir. Je vous dirais alors non pas que ma mère est morte à 6000 kms de son fils, mais qu’elle est « décédée » loin de moi et que jamais je ne parviendrai me pardonner de n’avoir pas été présent dans ses derniers instants, lorsqu’elle a « disparue ».

L’exil aussi est toujours un arrachement, c’est-à-dire une douleur. Tous les peuples qui ont connu l’exil, vivent dans la mémoire de ce qu’ils ont quitté. Avec le temps, cette mémoire est mêlée de nostalgie, une nostalgie bien souvent créatrice. La littérature est pleine de ces évocations désespérées du pays perdu que l’on ne reverra plus et qui était plus beau que rien au monde.

Luis Cernuda, un grand poète espagnol du XXème siècle, est l’auteur, sous le titre « Un Espagnol parle de sa terre » de ces très beaux vers sur l’exil :

« Les plages et les landes

Dormant au soleil blond,

Les tertres et les plaines,

Paisibles, seuls, lointains ;

Les châteaux, les chapelles,

Les fermes les couvents,

La vie avec l’histoire,

Au souvenir si douces,

Tout cela, les vainqueurs

-Ces éternels Caïns –

Me l’ont arraché, oui.

Ils me laissent l’exil.

(…)

Un jour, quand tu seras

Libre de leur mensonge,

Tu me chercheras. Mais

Que pourrait dire un mort ? »

Ces mots d’exilés, ceux aussi que bien d’autres poètes ont écrit -je songe par exemple aux vers de Rafael Alberti, autre grand nom de la poésie espagnole contemporaine, dans un poème bien connu sur le peuple d’Espagne A galopar – sont un concentré de sentiments toujours passionnés : la tristesse (du départ), la fierté (des origines), la haine aussi (contre les responsables de l’exil).

L’exil est donc toujours un déchirement, dont le souvenir magnifié est l’occasion d’œuvres dans lesquelles la chair, le sang, la chaleur, le battement des cœurs, tout ce qui fait l’âme d’un peuple, se retrouvent comme unis dans une même projection de soi. J’ai le souvenir de ces mots par lesquels Camus, dans ce petit ouvrage sublime qu’est l’Eté, décrit l’Algérie de sa jeunesse. Le livre est bref mais il suffit de le parcourir pour percevoir, derrière les mots de Camus, les légers mouvements du ciel sous le vent et la douce chaleur des pierres sous le soleil de la Méditerranée.

*

Si la mort et l’exil commencent toujours par une terrible déchirure, ils ont cet autre point commun de déboucher possiblement sur quelque chose, dont la principale caractéristique est d’être à peu près inconnu des premiers concernés. Quand un homme entreprend l’un de ces deux voyages sans retour, se pose toujours la question de la destination.

A cet égard, l’exil n’est pas seulement une perte, il est aussi, nécessairement, un commencement.

Dans la tradition biblique par exemple, l’exil du peuple juif quittant l’Egypte est le moment de la fondation d’Israël, le moment clé de la révélation à Moïse de la loi, le moment aussi du renouvellement de l’alliance. Tout cela est raconté, justement, dans le livre de L’Exode.

Encore faut-il se mettre d’accord sur le sens des mots car il est parfois des commencements qui n’en sont pas vraiment. L’exil n’a rien de fondateur s’il se borne à la religion du passé. La mémoire, on le sait bien, a beaucoup à voir avec le mythe et toute entreprise humaine qui se borne à la seule actualisation de la mémoire est vouée à une forme d’échec.

Le plus difficile pour un exilé va donc être, tout en conservant sa culture, de vivre pleinement dans le présent de sa nouvelle terre. Il doit donc accepter, par delà l’arrachement, la transplantation. C’est en ce sens, surtout, que l’exil est un voyage sans retour. Quand on quitte son pays, il faut se résoudre à l’idée qu’il sera nécessaire de vivre ailleurs. Les exilés se trouvent alors devant une alternative : vivre dans le souvenir de ce que l’on a perdu ou adopter résolument ce nouveau pays sans attendre qu’il vous adopte lui-même.

La mort est, dit-on, le dernier voyage. Mais la mort un événement si important dans la vie des hommes qu’il leur est impossible de la voir seulement comme une fin sans issue. Il y a dans la mort -pardon pour l’adjectif- une dimension inaugurale. C’est vrai tant pour celui qui part que pour celui qui reste.

Pour les anciens, comme d’ailleurs dans la tradition des grandes religions monothéistes, pour ne parler que d’elles, la mort est le début de quelque chose. C’est ce qui explique qu’on ne la craigne que modérément, voire qu’on puisse la désirer. Sur ce dernier point cependant, les fois modernes – chrétiennes, juives, musulmanes – divergent de la tradition ancienne en ce qu’elles conçoivent le suicide comme un sacrilège. Pour les Grecs en revanche, rien de tel. Platon présente la mort de Socrate comme un événement qui, tout bouleversant qu’il puisse être pour ses disciples et ses proches, est attendu est espéré de Socrate lui-même. Pour le maître, la mort est l’aboutissement de la vie, au sens où elle n’est pas sa fin, mais son but.

On pleure certes de voir partir les êtres ou de devoir partir soi-même. Mais si la mort fait peur, comme d’ailleurs l’exil, c’est aussi parce qu’on ignore tout de la destination du voyage.

J’avais évoqué, dans ma planche d’apprenti, cette phrase de Cervantès qui faisait dire à Don Quichotte mourrant, qu’il apercevait une « vive lumière ». J’avais dit aussi ne rien savoir de cette lumière, ni de son existence, ni de sa consistance. Autant vous le dire, je n’ai pas progressé sur ce point, j’ai conservé mes doutes et mes interrogations, qui sont ceux de tout homme contemplant ce que Kant appelait le « ciel étoilé ». La mort laisse le survivant perplexe, du moins s’il est agnostique. Seuls le croyant et l’athée prétendent avoir quelque certitude. Personnellement, je n’ai pas renoncé à toute idée de transcendance, mais d’une part, elle demeure, à ce jour, une interrogation et d’autre part, je ne crois guère à la certitude des croyants et pas davantage à celle des athées.

Si la mort a quelque chose d’inaugural, c’est aussi du point de vue des survivants. Un peu comme l’exilé qui doit accepter de vivre, le survivant doit accepter de poursuivre. C’est la fonction du deuil dont on dit, à juste raison, qu’il est un travail. C’est bien vrai : il faut travailler, accepter de souffrir, faire des efforts, ne pas attendre que ce travail s’accomplisse spontanément. Le résultat du travail tient non pas dans la peine qui ne serait plus, mais dans les mots dont on est capable d’user. Au fur et à mesure qu’il me devient possible de dire de ma mère qu’elle est « morte » et non pas qu’elle est « partie » ni qu’elle est « décédée » ou qu’elle a « disparu », la fin de mon travail approche. Au fur et à mesure qu’il me devient possible d’entendre à nouveau son rire, de voir à nouveau la forme de son visage, c’est que mon inconscient commence à accepter l’inacceptable. Elle est « morte » en effet. Je ne la verrai plus jamais. Mais c’est ainsi.

Dans l’Ancien Testament, au livre de l’Ecclésiastique, j’ai trouvé ces mots dont j’ai tenté de me faire une règle :

« Mon fils, répands tes larmes pour un mort,

pousse des lamentations pour montrer ton chagrin

(…).

Pleure amèrement, frappe toi la poitrine,

observe le deuil comme le mort le mérite

un ou deux jours durant, de peur de faire jaser,

puis console toi de ton chagrin.

(…)

N’abandonne pas ton cœur au chagrin,

Repousse-le. Songe à ta propre fin.

(…)

Dès qu’un mort repose, laisse reposer sa mémoire,

Console toi de lui dès que son esprit est parti. »

Ce texte de l’Ancien Testament, je le comprends comme une simple réalité

*

Il est de coutume que les compagnons voyagent vers d’autres loges. Mon compagnonnage n’a été l’occasion, c’est vrai, d’aucun de ces voyages. Ce n’est pas la marque de mon désintérêt. Mais plutôt la conséquence d’une vie profane passablement encombrée. Mon compagnonnage, a cependant été la période pendant laquelle, au hasard de la vie, j’ai dû poursuivre mon voyage personnel. Je vous ai livré ce soir une part de l’intimité de ce voyage.

S’il est vrai, comme Marguerite Yourcenar le fait dire à son héros dans les Mémoires d’Hadrien, qu’il n’y a d’autre Ithaque qu’intérieure, je puis vous dire avec toute la sincérité du monde, que j’espère avoir enfin touché terre.